[Je précise que ce texte a été écrit dans le cadre d'une soirée "contes", et ne se veut donc rien d'autre... té, qu'un conte tiens!]



Ainsi dura Baso

 

 

 

 

Baso la Forêt, sentant la torpeur l’envahir, se souvenait…

 

Sa naissance, sa croissance, tout cela lui semblait appartenir à un autre âge maintenant ; lorsque les premiers bourgeons apparaissaient dans les ramures de ses premiers arbres, la Terre n’était pas encore cette vieille Gaïa, aigrie de tant de souffrance. Baso partageait alors avec elle le fruit, la fleur, l’air ou l’eau.

Il est des histoires dont la longueur fait que leur récit devient laborieux et superflu : il en est ainsi de la jeunesse de Baso. Nous nous contenterons de dire qu’elle découvrit peu à peu sa constitution, son sol, le minéral, si différent d’elle, mais indispensable à sa vie.

            Elle avait vécu des âges fabuleux, vu et entendu des changements révolutionnaires ; quand les premiers buissons d’une nouvelle espèce se formaient, Baso pouvait rester des jours, des mois, des années à observer les branches s’allonger, les tiges se teindre d’un vert de plus en plus profond, et les fruits, de formes, couleurs et odeurs nouvelles, se développer paresseusement sous les branches protectrices.

 

Baso avait appris : ce qui n’était au début qu’un amas informe de verdure à la piètre allure était devenu une dense formation d’arbres majestueux au port altier, de buissons espiègles cachant sous leurs frondaisons de multiples facéties, de plantes basses discrètes osant à peine laisser filer un discret chant. En prenant de l’âge, elle avait aussi enfanté : son ciel se remplissait d’oiseaux aux chants tonitruants, son sol abritait taupes et lombrics tandis que les ramifications de ses arbres protégeaient des chevreuils, des cerfs, des écureuils… Tout ce beau monde cohabitait bon gré mal gré, et peu à peu, un équilibre s’était créé entre tous ces enfants de la forêt.

 

Le temps fila encore, comme les douces rivières ridant la peau de Baso, et l’amour arriva pour elle : elle tomba amoureuse, mais pas d’un arbre majestueux, ni d’une plante aux fleurs tapageuses ; elle vit un genévrier, et sut que ce modeste buisson serait le cœur de sa vie. Elle y plaça son âme, son eau, son feu, en fit le gardien et le détenteur de l’esprit de sérénité nécessaire à la forêt.

Ainsi, l’ardeur de la forêt devint le genévrier ; cette espèce modeste imposait, sans la moindre violence, la loi de la nature aux plantes, animaux ou minéraux peuplant le monde de Baso. Cependant, la régence du genévrier était douce, juste et honnête, et même s’il en avait la possibilité, le modeste buisson ne cherchait jamais à grandir plus qu’il ne lui était nécessaire, à atteindre la splendeur et la majesté des grands chênes qui le surplombaient, ou l’élégance raffinée de nombreuses fleurs l’entourant.

 

 

 

 

 

 

Le temps fila donc doucement, et Baso continua à enfanter animaux et végétaux, dans la confiance mutuelle entre ses enfants et elle…


            Les siècles passèrent, et Baso ne sentit point de vieillissement ; elle était de ces êtres pour lesquels chaque année est une nouvelle force, un enrichissement. Ses enfants, toujours plus nombreux, participaient à cet épanouissement de chaque instant ; ils évoluaient, eux aussi, se développant, disparaissant parfois sous une forme pour réapparaître sous une autre, plus subtile, plus évoluée, cherchant toujours à s’améliorer. Le genévrier, quant à lui, vieillissait, dépérissait, puis poussait à nouveau, parfois au même endroit, parfois ailleurs, permettant ainsi à Baso de découvrir tout en même temps la jeunesse et la vieillesse, le plaisir de l’immobilité et la joie du changement.

 

            Si ce cycle pouvait sembler immuable, et si, naïve ou trop optimiste, Baso crut un moment avoir un aperçu de l’éternité, des inquiétudes ne tardèrent pas à poindre sous les frondaisons des arbres maintenant son cœur à l’abri : ses enfants commençaient à troubler sa quiétude. Baso avait en effet trop engendré ; les végétaux s’en étaient accommodé, et avaient régulé leurs cycles, par pure charité, pour permettre que l’équilibre interne de leur mère se maintienne. Les animaux, par contre, avaient engagé une compétition acharnée, et cherchaient tous à accéder à la suprématie de la forêt, reniant l’autorité de leur mère, écrasant leurs cousins, se développant de façon de plus en plus acharnée.

            Les nouveaux vices du vivant ambitieux furent nombreux : envie, lâcheté, hypocrisie…  Chaque être cherchant à dépasser le précédent, à être plus fort, plus dangereux, plus impressionnant que son ancêtre, son voisin, son prédateur… Cette course à la puissance ne donna comme résultats que déséquilibre, désordre et troubles. Les animaux se transformèrent peu à peu sous l’influence de ces conflits, changèrent de formes ; ce qui servait avant à s’alimenter était devenu une arme redoutable pour éradiquer ses voisins, ce qui servait à s’abriter devenait un piège mortel pour tout animal étranger. Baso, devant ce carnage, cette anomie naturelle, souffrait de tout son être : son corps était meurtri de tant de combats, son esprit sans cesse lacéré de jets de haine. Le végétal, d’abord extérieur à ce conflit, souffrit tant et tant qu’il finit par tomber lui aussi dans la violence, et de nombreuses plantes se dotèrent de piquants, d’épines, tandis que d’autres rendaient leurs sèves empoisonnées. Le discret buisson de genévrier, loin de faire preuve d’une sagesse supérieure aux autres, coupa peu à peu le lien millénaire qu’il avait forgé avec Baso, et se couvrit de piquants acérés, déchirant les chairs des animaux, cherchant même à enfoncer ses doigts de fer dans les troncs alentours. Toute la forêt se fit douleur, agressivité, méfiance, et Baso se vit commencer à dépérir doucement.

            Devant cette situation nouvelle, elle forgea, pendant de longues années, un être nouveau, proche de l’animal dans la capacité à l’action rapide, proche du végétal par son aptitude à communiquer avec tout vivant, à la fois dépendant et régnant sur le milieu l’entourant. Baso dota cette nouvelle entité de capacités différentes, pour tenter de la démarquer de ses enfants précédents : elle la fit pleine de discernement, capable de calculs complexes, et en même temps apte au ressenti le plus subtil. Ainsi se développa peu à peu, comme forgé ou bâti par un potier, l’Homme. Baso le voulait capable de réguler une situation lui échappant, et apte à créer un nouvel équilibre. Pour cela, elle lui donna des pouvoirs jusqu’alors interdits à tous, et l’Homme fut capable d’adapter son propre milieu, de façonner à sa guise nombre d’objets pratiques, et encore de beaucoup d’autres capacités.

 

 

 

 

Ainsi naquirent ceux qui furent l’espoir de Baso, la tentative de survie de celle qui mit au monde ses propres assassins.


            L’adaptation de l’Homme au milieu fut complexe, longue, semée d’embûches. Produit de l’imagination fertile de la nature, il n’en était pas moins très éloigné par son apparente indépendance vis-à-vis de son cadre de vie, ne s’inscrivant dans aucun cycle précis, mais se devant d’être présent dans tous. D’abord embryon, il devint rapidement une entité majeure de la forêt, occupant une place centrale dans la vie de Baso. Par ses nouvelles aptitudes, l’Homme donna à tout ce qui l’entoura une dimension virtuelle, voyant non plus son habitat comme une chose immuable, mais comme un ensemble de composants modelables. Peu à peu, il se fit artisan du milieu, et Baso, souffrant de chaque modification comme d’une amputation, pria pour que cette nouvelle création soit salvatrice et non destructrice.

 

            L’arrivée de l’Homme dans la forêt fut une révolution pour tous les êtres vivants ; ils prirent cette naissance pour une intrusion, un désaveu de leurs capacités, et redoublèrent leurs efforts pour ruiner Baso, et devenir les nouveaux rois d’un monde réformé, avant que le nouvel être ne puisse être un souverain non reconnu par ses vassaux. L’Homme ne resta cependant pas longtemps proche de ce que sa nature le poussait à être : l’ambition du végétal le rendit avide de pouvoir, l’agressivité de l’animal le fit plus violent que les plus sanguinaires ; pire, il imagina chaque parcelle de la forêt comme un territoire à conquérir, chaque arbre comme un pilier de ses futurs tours, chaque animal comme une carcasse fumante dans ses marmites.

            Commença alors une rapide transformation de Baso, qui ne fut plus la mère et l’habitat d’une vie multiple et complexe, mais le territoire absolu d’un maître despotique, aux allures de prince, mais aux desseins de dictateur. Si elle put survivre par ses formes les plus élémentaires, son organisation interne fut rapidement détruite, démantelée, pour être transformée en une machine aux rouages immenses, noirs et grinçants. De plus, l’Homme évoluait vite, trop vite pour Baso, habituée et faite pour des transformations lentes et durables. La forêt fut alors rapidement rongée par un immense cancer, recouvrant les arbres de cendre, tuant les animaux par mille poisons, et transformant les rescapés en faibles serviteurs de la structure humaine, ou en monstres errants.

 

            Si le désespoir avait alors envahi Basso depuis longtemps, sa combativité la quitta quand elle se vit reléguée au rang de relique, propre au folklore des Hommes les moins pressés. Son sol envahi d’acides, ses eaux grises de tant de poussière, elle se tourna vers son ancien amour, pour quérir un ultime soutien. Le vieux genévrier gisait le long d’une route sombre faite de matériaux putrides, entouré de bouteilles ayant contenu un alcool fabriqué à partir de ses propres fruits, et ayant servi à faire oublier à l’Homme son éternelle erreur. Ses piquants ne servaient même plus à effrayer quelque animal, et l’Homme passait de temps en temps une main gantée de fer pour arracher sans le moindre respect les fruits amers d’un arbuste gangrené. Le regard de Baso fut donc pour une plante grise, terne, dont la dernière feuille ne tarda pas à voler au vent devenu aigre.

 

 

 

 

Ainsi se laissa mourir Baso.


            Dans son délire agonisant, Baso ne vit pas l’Homme prendre peur ; dans les brumes de ses derniers instants, elle oublia de regarder ses derniers enfants, les plus nocifs, s’affoler lentement, prendre conscience du cancer rongeant leur milieu. Ceux qui longtemps avaient oublié d’où venait l’air qu’ils respiraient mirent en œuvre toute leur science, toutes leurs connaissances bâties sur des siècles d’esclavage de Baso, pour tenter de sauver cette dernière, et de retrouver l’équilibre premier qu’elle avait instauré entre ses enfants. Des discussions furent lancées, par vague la foule prit conscience du danger, et l’Homme se pencha sur une malade moribonde.

 

 

 

 

            Tandis que l’esprit de Baso quittait le sol pour aller se réfugier en des lieux inconnus, une branche verte, pleine de vie, seule et nue, mais solide, poussait au cœur de ce qui avait été le centre de la forêt : un jeune genévrier tentait de reprendre ses droits sur une terre trop longtemps souillée…